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Rencontre avec Bertrand Tavernier

Quai d'orsay

Comme d’habitude le réalisateur s’est prêté avec bonheur au jeu des questions réponses apportant une infinité de détails et précisions et n’hésitant pas à déborder sur tout ce qui a trait à la culture avec un franc-parler et une vision critique que nous partageons…

 

Sur la préparation du film, le contexte et les conditions de tournage :

 

« Le personnage de Vlaminck est l’auteur de la BD ». Antonin Baudry (alias Abel Lanzac) « connaissait parfaitement le ministère et ses rouages… Ce sont les personnages  qui m’intéressaient ; Je n’ai pas cherché à rencontrer Dominique de Villepin ; La vérité on la prend ailleurs, en s’imprégnant des lieux, en posant des questions… Il y a dans le film des choses qui ne sont pas dans la BD mais que nous avons découvertes comme par exemple les questions posées à l’assemblée qui, comme les réponses, sont préparées à l’avance par les conseillers…

Nous avons tourné 11 jours au quai d’Orsay : ce sont des décors  de style Napoléon 3 parmi les plus beaux de la république.  Quand on avait des pauses, on passait notre temps à visiter les lieux et on nous a laissé nous promener partout… Il y a une grande disparité entre les espaces immenses de certains bureaux et les mansardes étriquées où sont la plupart des conseillers ; ça crée des rancœurs et des jalousies. Pour le bureau de Claude Maupas que nous ne pouvions occuper (Arestrup dans le rôle du premier conseiller), nous avons tourné à l’ambassade de Suisse dont le décor a exactement le même style ».

 

Sur le personnage de Taillard de Worms (le ministre) et la politique étrangère de la France :

 

« Dés qu’il est seul 5 minutes, il s’ennuie, donc il est en déplacement perpétuel - contrairement à l’actuel occupant du lieu, Fabius, qui ne sort guère de son bureau. Pour retrouver le langage de la BD (le personnage se dédouble en marchant), nous avons opté pour les portes qui claquent et les feuilles qui volent ; il fallait que ses apparitions soient tonitruantes ; nous les avons précédées d’un gigantesque courant d’air. Les effets spéciaux mis au point ont demandé une longue préparation » - il est question de soufflerie difficile à orienter…
Taillard a une réelle vision de la France même s’il exprime tout d’une manière extravagante. J’ai du respect pour son courage, sa sincérité et sa conviction absolue… Le personnage est peut-être léger, il n’empêche qu’il sort de sa voiture pour affronter les manifestants en Afrique et qu’on lui doit le fameux discours de l’O.N.U. Sur les deux dossiers vus dans le film (l’Afrique et l’’engagement de la France en Irak), ses prises de position progressistes sont remarquables. Elles sont pourtant nées dans la folie du ministère : ça reste une énigme !
Le quai d’Orsay a gardé le même cap quelques soient les gouvernements, de gauche comme de droite, depuis De Gaulle : une ligne d’indépendance vis-à-vis des U.S.A., entre Israël et la Palestine…  Le film se situe à un moment très fort de notre histoire… Dans le discours aux Nations Unies, Villepin a défendu la notion de « vieux pays » décriée par tout le monde, y compris par Chirac; Il a tenu bon… C’est le sujet de mon film : comment un ministère complètement libre arrive à faire passer une politique malgré les autres ?
Le changement est venu avec Sarkozy, hyper atlantiste et sioniste ; On a du mal à se remettre de cette rupture très forte ».
Tony Blair en prend aussi pour son grade : « il a manipulé l’info, a menti. C’est un individu méprisable pourtant bien propre sur lui, à l’apparence démocrate ».
Malgré l’admiration qu’il porte à la personne du ministre, Bertrand Tavernier ne se prive pas de souligner ses travers avec malice : « Il ne donne pas, mais jette. Sa secrétaire est en permanence bombardée de livres, feuilles… Il ne sait pas répondre à un téléphone portable, est en véritable état de panique devant un ordinateur d’où le « papier collé » ou le « regarder plus haut » qui le fait chercher au dessus de l’écran… Il parle tout le temps d’écrire mais il se contente de « stabiloter ».
C’est Thierry Lhermitte qui endosse le costume du ministre : « Au début j’ai eu un peu peur. L’acteur s’était semi-retiré, voulait casser l’image qui l’avait fait connaître, et ne jouait plus qu’avec beaucoup de réserve. Je craignais qu’il ne veuille plus interpréter des rôles de « dingo ». En fait, ça a été un bonheur : dés qu’il a lu le scénario, il a donné son accord et foncé ».
 

 Sur les autres protagonistes (acteurs et personnages) :

 

Raphael Personnaz (Arthur, le « langage » du ministère) : « Il joue très finement ; J’ai voulu lui offrir un rôle très différent de celui qu’il tenait dans « La princesse de Montpensier ». Progressivement il arrive à tenir tête à son ministre avec la complicité de Maupas.
Anaïs Demoustier (Marina) : « Le personnage qu’elle interprète, la compagne d’Arthur, est très différent de celui de la BD qui est geignarde et véhicule le cliché de la femme délaissée par la carrière de son compagnon. J’avais peu de femmes dans le film ; Je voulais qu’elles existent. Marina est vive, sexy, intelligente et remet en cause l’admiration d’Arthur pour son ministre. Son métier d’institutrice en banlieue permet de montrer un autre monde ».
Niels Arestrup (Claude Maupas, premier conseiller) : « J’ai croisé cet homme une fois. C’est quelqu’un de formidable qui a servi l’état (premier conseiller de plusieurs ministres des affaires étrangères) pendant de longues années ; il a aussi été ambassadeur et a soutenu Obama. Il fallait être comme lui face à Villepin : il réussit à faire tout passer sans s’opposer frontalement… Aujourd’hui en poste à Bruxelles, il s’ennuie… J’ai de l’admiration pour ces serviteurs qui travaillent dans l’ombre et ne vont pas « jacqueter » à la télé sur n’importe quoi. S’ensuit une grosse colère sur « ce crétin de Montebourg » qui se vantait sur les médias de l’installation d’Amazone dans sa région au mépris des libraires qui ferment et des conditions de travail inacceptables des employés ; « Une entreprise qui ne paie pas d’impôts en France ! » A ce sujet, Tavernier nous conseille de lire « En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes » de Jean-Baptiste Malet.
Jane Birkin (Molly Hutchinson, prix Nobel de littérature) : « La scène narrée est authentique ; C’est une des légendes du quai d’Orsay. Le ministre s’est lancé dans un  monologue interminable jusqu’à ce que son chef du cabinet lui glisse un petit mot. Quand il finit par lui donner la parole, elle ne parle pas de littérature mais de politique !... Thierry était fou de joie de jouer avec Jane : ils avaient été partenaires au théâtre et s’entendaient très bien ».
Julie Gayet (Valérie Dumontheil, conseillère Afrique) : « Cette femme est hyper connue au ministère où elle est qualifiée de « salope ». Mais on la sait bosseuse et courageuse ».
 

 Sur Héraclite :

 

« Les titres chapitres sous la référence du philosophe sont des phrases souvent incompréhensibles mais formidables pour leur beauté ! Il n’y a pas de rapport avec ce qui précède et ce qui suit… Le ministre croit dans la force des mots et attache de l’importance à la culture ».
 

 Sur les costumes :

 

« Il sont très conformes à ceux portés au ministère – tissu épais mais souple, ni tweed, ni tergal. Je m’en suis fait faire un ; ça m’a beaucoup amusé… Les chaussures sont glacées ».
 

 Sur la diversité de ses films et cette nouvelle expérience :

 

« J’ai besoin de m’épater moi-même, de faire chaque fois un premier film, que mes films ne soient pas seulement du savoir-faire. J’aime découvrir des univers que je ne connaissais pas. Chaque fois ce sont des rencontres inédites. Avec « Quai d’Orsay », toutes m’ont plu : des créateurs de la BD aux fonctionnaires du ministère… Nous avons tous eu plaisir à jouer, à tourner… Le générique de fin montre quelques uns des nombreux fous rires pris pendant le tournage. Les acteurs étaient heureux. Je n’ai pas eu besoin de les « doper » pour qu’ils soient énergiques… Rien n’est accéléré : le rythme est celui qu’amène le ministre et qu’il impose à Arthur ».

 

 Décidément, à 72 ans, Bertrand Tavernier a toujours une sacrée « pêche » ! Son film tonique, drôle et riche a continué à faire parler dans le hall les nombreux spectateurs qui ne se résolvaient pas à quitter les lieux. Il était tard et le réalisateur continuait à échanger avec les uns et les autres. Merci une nouvelle fois, Monsieur Tavernier de nous transmettre vos passions, nous faire partager vos coups de gueule salutaires, d’être aussi disponible et généreux. Pourtant, vous nous avez avoué : « J’ai eu souvent des désillusions, surtout avec les hommes politiques ».

SB

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